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Письмо о "Борисе Годунове" - А.С.Пушкин



Voici ma tragedie puisque vous la voulez absolument, mais avant que de
la lire j'exige que vous parcouriez le dernier tome de Karamzine. Elle est
remplie de bonnes plaisanteries et d'allusions fines a l'histoire de ce
temps-la comme nos sous-ouvres de Kiov et de Kamenka. Il faut les comprendre
sine qua non.
A l'exemple de Shakespeare je me suis borne a d evelopper une epoque et
des personnages historiques sans rechercher les effets theatrals, le
pathetique romanesque etc... Le style en est melange. - Il est trivial et
bas la ou j'ai ete oblige de faire intervenir des personnages vulgaires et
grossiers - quand aux grosses indecences, n'y faites pas attention: cela a
et e ecrit au courant de la plume, et disparaitra a la premiere copie. Une
tragedie sans amour souriait a mon imagination. Mais outre que l'amour
entrait beaucoup dans le caractere romanesque et passionne de mon
aventurier, j'ai rendu Дмитрий amoureux de Marina pour mieux faire ressortir
l'etrange caractere de cette derniere. Il n'est encore qu'esquisse dans
Karamzine. Mais certes c' etait une drole de jolie femme. Elle n'a eu qu'une
passion et ce fut l'ambition, mais a un degre d'energie, de rage qu'on a
peine a se figurer. Apres avoir gout e de la royaute, voyez-la, ivre d'une
chimere, se prostituer d'aventuriers en aventuriers - partager tantot le lit
d egoutant d'un juif, tantot la tente d'un cosaque, toujours prete a se
livrer a quiconque peut lui pr esenter la faible esperance d'un trone qui
n'existait plus. Voyez-la braver la guerre, la misere, la honte, en meme
temps traiter avec le roi de Pologne de couronne a couronne et finir
miserablement l'existence la plus orageuse et la plus extraordinaire. Je
n'ai qu'une scene pour elle, mais j'y reviendrai si Dieu me prete vie. Elle
me trouble comme une passion. Elle est horriblement polonaise comme le
disait la cousine de M-me Lubomirska.
Гаврила Пушкин est un de mes ancetres, je l'ai peint tel que je l'ai
trouve dans l'histoire et dans les papiers de ma famille. Il a eu de grands
talents, homme de guerre, homme de cour, homme de conspiration surtout.
C'est lui et Плещеев qui ont assure le succ es du Самозванец par une audace
inouie. Apres je l'ai retrouve a Moscou l'un des 7 chefs qui la d efendaient
en 1612, puis en 1616 dans la Дума siegeant a cote de Козьма Minine, puis
воевода a Нижний, puis parmi les deputes qui couronnerent Romanof, puis
ambassadeur. Il a ete tout, meme incendiaire comme le prouve une rpaмота que
j'ai trouvee a Погорелое Городище - ville qu'il fit bruler (pour la punir de
je ne sais quoi) a la mode des proconsuls de la Convention Nationale.
Je compte revenir aussi sur Шуйский. Il montre dans l'histoire un
singulier melange d'audace, de souplesse et de force de caract ere. Valet de
Godounof il est un des premiers boyards a passer du cote de Дмитрий. Il est
le premier qui conspire et c'est lui-meme, notez cela, qui se charge de
retirer les marrons du feu, c'est lui meme qui vocifere, qui accuse, qui de
chef devient enfant perdu. Il est pret a perdre la t ete, Дмитрий lui fait
grace deja sur l' echafaud, il l'exile et avec cette generosit e etourdie
qui caracterisait cet aimable aventurier il le rappelle a sa cour, il le
comble de biens et d'honneurs. Que fait Шуйский qui avait frise de si pres
la hache et le billot? Il n'a rien de plus presse que de conspirer de
nouveau, de reussir, de se faire elire tsar, de tomber et de garder dans sa
chute plus de dignite et de force d'ame qu'il n'en eut pendant toute sa vie.
Il y a beaucoup du Henri IV dans Дмитрий. Il est comme lui brave, g
enereux et gascon, comme lui indifferent a la religion - tous deux abjurant
leur foi pour cause politique, tous deux aimant les plaisirs et la guerre,
tous deux se donnant dans des projets chimeriques - tous deux en butte aux
conspirations... Mais Henri IV n'a pas a se reprocher Ксения - il est vrai
que cette horrible accusation n'est pas prouvee et quant a moi je me fais
une religion de ne pas y croire.
Грибоедов a critique le personnage de Job; le patriarche, il est vrai,
etait un homme de beaucoup d'esprit, j'en ai fait un sot par distraction.
En ecrivant ma Годунов j'ai reflechi sur la trag edie, et si je me
melais de faire une preface, je ferais du scandale. C'est peut-etre le genre
le plus m econnu. On a tache d'en baser les lois sur la vraisemblance, et
c'est justement elle qu'exclut la nature du drame; sans parler deja du
temps, des lieux etc., quel diable de vraisemblance y a-t-il dans une salle
coupee en deux dont l'une est occupee par 2000 personnes, sensees n'etre pas
vues par celles qui sont sur les planches?
2) La langue. Par exemple le Philoctete de la Harpe dit en bon francais
apres avoir entendu une tirade de Pyrrhus: H elas j'entends les doux sons de
la langue grecque. Tout cela n'est-il pas d'une invraisemblance de
convention? Les vrais g enies de la tragedie ne se sont jamais soucies d'une
autre vraisemblance que celle des caracteres et des situations. Voyez comme
Corneille a bravement mene le Cid: ha, vous voulez la regle de 24 heures?
Soit. Et la-dessus il vous entasse des evenements pour 4 mois. Rien de plus
ridicule que les petits changements des regles recues. Alfieri est
profondement frappe du ridicule de l'apart e, il le supprime et la-dessus
allonge le monologue. Quelle puerilite!
Ma lettre est bien plus longue que je ne l'avais voulu faire.
Gardez-la, je vous prie, car j'en aurai besoin si le diable me tente de
faire une preface.
30 jan. 1829, S.-Pb. {1}



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